Sébastien Dupouey et Mikaël Serre : un théâtre de la déroute intime

 

 

Depuis 2011, Sébastien Dupouey collabore avec le metteur en scène franco-allemand Mikaël Serre. Entre récits autofictifs et dramaturgies plus classiques, ils déploient tous deux un théâtre où l'intime est un espace contradictoire. Un lieu de confusion autant que de révolution.  Issu lui aussi des arts plastiques et fasciné par la vidéo, Mikaël Serre développe avec son vidéaste un dialogue privilégié. Dans les cinq pièces qu'ils ont à ce jour créé ensemble, Sébastien porte à son apogée son esthétique hybride. Son goût pour la culture pop, qu'il mêle à des références plus académiques.

 

 

La rencontre de Sébastien Dupouey et du metteur en scène franco-allemand Mikaël Serre se concrétise pour la première fois en 2011 autour de Mademoiselle Rasch. « Une femme plus soignée que la moyenne, grâce à quoi sa laideur patente peut, non certes être complètement cachée, mais tout de même atténuée », lit-on dans l'introduction de L'Impasse. I am what I am (Wunschkonzert, 1976) de l'Allemand Franz Xaver Kroetz (1992-2006). D'emblée, leur collaboration se place dans un rapport étroit à l'individu. À l'intime, au sens de « caché des autres », « appartenant à ce qu'il y a de tout à fait privé »1.

 

Incarnée par l'actrice belge Marijke Pinoy, l'unique protagoniste de la pièce sans paroles de Kroetz se livre en effet tout au long de la pièce à des activités domestiques à priori dénuées de toute dimension spectaculaire. Elle fait la vaisselle avec un soin méticuleux, se passe de la crème sur le visage, fait un peu de couture, se prépare à dîner... Tout cela sous le regard métallique de plusieurs caméras. De Sébastien Dupouey et de Sylvain Jacques également, qui manipulent ce matériel à vue tout en jetant quelques regards provocateurs à la comédienne. Ils contaminent ainsi l'intime de Mademoiselle Rasch. Le font entrer en conflit avec la technique. Avec la vidéo, surtout, que Sébastien Dupouey conçoit dans son travail avec Mikaël Serre comme un carrefour entre des idées et des esthétiques diverses. Parfois contraires.

 

Un hybride post-moderne

 

L'Impasse. I am what I am donne aux deux collaborateurs le goût des formes resserrées et ancrées dans l'aujourd'hui et maintenant. Ils créent par la suite deux autres seuls en scène : The Rise of Glory (2014), écrit et interprété par Mikaël Serre à l'occasion du centenaire de la Première Guerre Mondiale, et À un endroit du début (2015), où la chorégraphe franco-sénégalaise Germaine Acogny dit et danse son rapport à ses origines. Ils mettent leur penchant pour le contemporain et les petites distributions au service de pièces classiques avec Les Enfants du soleil (2013) de Gorki et Je suis Jeanne d'Arc (2016) de Schiller. Bien que très différentes les unes des autres, aussi bien sur le plan esthétique que thématique, ces cinq pièces ont en commun un hybride largement porté par la vidéo.

 

 

Pas plus avec Mikaël Serre qu'avec les autres metteurs en scène avec qui il travaille, Sébastien Dupouey ne cherche à développer une esthétique propre à chaque projet. « La vidéo doit être mise au service de la narration et des comédiens, jamais l'inverse », dit-il. S'il n'aspire donc pas non plus à développer une quelconque homogénéité entre les différents spectacles auxquels il collabore, on remarque la permanence d'un aspect composite, que Sébastien Dupouey qualifie volontiers de « kitsch ». Dans L'Impasse par exemple, se succèdent des images de  Marijke Pinoy filmées en direct, quelques scènes d'extérieur et des paysages abstraits. Il va plus loin encore dans l'hétérogène dans À un endroit du début. Entre le documentaire – il a par exemple filmé une cérémonie entre coépouses, au Sénégal – et l'onirique, l'univers visuels du spectacle ne cesse de se transformer.

 

 La vidéo illustre ainsi les paradoxes de Germaine Acogny. Sa critique de l'aliénation paternelle au système colonial surtout, malgré sa collaboration avec de nombreux artistes occidentaux tels que Maurice Béjart, Olivier Dubois et Mikaël Serre. Si Sébastien Dupouey et ce dernier n'ont pas cherché à mettre en avant les contradictions de la danseuse, leur manière de se mettre au service de son récit ont naturellement mené à ce résultat. « Je suis post-moderne malgré moi », admet en effet le vidéaste. Post-moderne, mais jamais post-dramatique. « Même dans ''L'Impasse. I am what I am'', où la critique de la société du spectacle est centrale, le personnage et son histoire restent pour moi une priorité. Même s'il l'écrase un peu, le dispositif que j'ai mis au point dans cette pièce contribue à la libération tragique de Mademoiselle Rasch ».

 

Autofictions de plateau

 

C'est dans The Rise of Glory et À un endroit du début que le primat de l'individu sur la critique de la société du spectacle et de ses outils est le plus sensible. Avec ces deux performances, Mikaël Serre et Sébastien Dupouey expérimentent le plus étroit des rapports existant entre scène et intime : celui de l'autofiction. Né en 1977 sous la plume de l'écrivain français Serge Doubrovsky2, ce genre littéraire qui a très tôt rencontré un vif succès dans les pays germanophones – avec, entre autres, Peter Handke, Elfriede Jelinek et Heinrich Böll – permet aux deux artistes de poursuivre leur dialogue amorcé avec L'Impasse, I am what I am. En faisant un pas de plus vers l'intime. Car loin de se limiter aux sujets de leurs pièces, le « tout à fait privé » occupe une place importante dans leur processus de création.

 

Entièrement écrites sur le plateau, d'abord à partir des matériaux amenés par chacun puis au fil des répétitions, ces pièces où Mikaël Serre et Germaine Acogny racontent des épisodes de leur vie privée et familiale sont exclusivement le résultat d'expérimentations collectives. Alors que dans leurs pièces plus « classiques », le travail commence en amont du plateau. Selon l'expression du « je » et le degré d'intime des projets, les méthodes de création varient alors. Mais selon une constante : « la pleine participation de la vidéo à la narration, au même titre que le jeu des comédiens et le texte », affirme Mikaël Serre. Cela à travers une redéfinition continue des rapports entre les uns et les autres.

  Si Sébastien Dupouey n'hésite pas à illustrer le récit de Germaine Acogny grâce à une photographie de son père et à des images d'objets évoqués par la danseuse, il intègre aussi grâce à ses séquences documentaires la narration personnelle de l'artiste à un ensemble de mythes. À des croyances traditionnelles africaines autant qu'à des pratiques de consommation européennes, qui font appel à une ressource de croyance issue du christianisme. Dans The Rise of Glory, il met à la disposition de Mikaël Serre le matériel nécessaire pour que celui-ci puisse filmer en direct certaines de ses actions. Il créée également des vidéos diverses, qui viennent régulièrement décaler le regard du spectateur sur l'histoire portée par l'auteur-narrateur. Tandis que Mikaël Serre se met en scène en train d'exhumer des lettres écrites par son oncle – un des premiers pilotes de guerre, pendant la Première Guerre Mondiale – est par exemple projeté un film burlesque. L'air ahuri, Mikaël Serre y court dans les anciennes tranchées de Verdun. Sébastien Dupouey se charge ainsi signifier la distance qui nous sépare de la période évoquée. Ce que le texte ne fait à aucun moment.

 

 

Intérieurs-extérieurs

 

Dans cette autofiction généalogique comme dans À un endroit du début, Mikaël Serre défend une approche du « je » opposée au narcissisme dont le genre est souvent taxé. Il n'est pas non plus à la « recherche de la reconstruction de soi qui n'existe pas/plus lié au travail de remémoration collective traçant la frontière entre l'identité individuelle et celle issue de l'Histoire »3, que Isabelle Grell observe dans la production autofictive germanophone. Il n'écrit pas non plus « contre le temps rendu confus, en désordre », selon les propos du romancier, poète et essayiste allemand Peter Härtling rapportés par la même auteure. L'entre-deux culturel et géographique d'où créée Mikaël Serre induit un rapport au « je » complexe. Un examen de l'intime dénué de tout intimisme, qui sert de point de départ à une rencontre avec le monde. Ou du moins à une tentative de rencontre. Si le parti-pris n'est pas neuf – le « théâtre intime » de Strindberg ne proposait pas autre chose – il est actualisé avec intelligence. Notamment par l'utilisation de la vidéo. Avec son médium, Sébastien Dupouey s'attache en effet à souligner la dimension critique des intimités portées sur scène par Mikaël Serre en déréalisant l'espace scénique. Il crée pour cela de singuliers mélanges d'intérieurs et d'extérieurs. De réaliste et d'onirique.

     Le vidéaste ne recule pas devant les dénonciations explicites. Dès L'Impasse, I am what I am, il traduit sans détours la confusion de Mademoiselle Rasch, entre autres à travers un brouillage des frontières entre dedans et dehors. En alternant images d'un hors-champs et paysages abstraits dérivés d'une forme de neige télévisuelle, Sébastien Dupouey ne fait pas que dire l'aliénation de l'individu contemporain face à la technique : il montre les ultimes tentatives du personnage pour échapper à son univers clos. Pour dialoguer à nouveau avec l'extérieur. La vidéo est le lieu du hiatus entre l'individu et le monde.

 

Chose très claire aussi dans Les Enfants du soleil. Au fond d'un plateau à l'orientalisme kitsch, avec palmiers et sable en plastique, un écran projette des paysages filmés par Sébastien Dupouey lors de son séjour au Sénégal pour la création de À un endroit du début, des images plus symboliques – une fourmilière, par exemple – et d'autres prises en direct, pour la plupart dans une voiture située en dehors du plateau-appartement. On y voit à plusieurs reprises Nabih Amaraoui -  dans le rôle de Iegor, il incarne le monde que tentent d'occulter Protassov et ses proches – en train de propager la menace d'une révolution qui n'est plus celle de 1905 en Russie, mais celle des pays arabes. Une transposition également portée en grande partie par la vidéo.

 

 

L'intime par son contraire

 

Sans aller jusqu'à mettre en scène des personnages aussi coupés du monde que Bernhardt, Beckett ou Duras dans les années 60-70, Mikaël Serre s'attache à des figures en retrait de la société.  Sébastien Dupouey relève donc dans chaque spectacle le défi d'accompagner par l'image non seulement l'intime, qui se retranche déjà des regards, mais l'isolement. Dans L'Impasse, I am what I am, il y parvient paradoxalement en désintimisant les situations les plus cachées. Les plus refoulées. « Dans cette pièce, j'ai franchi les limites de l'intime pour le renforcer », dit-il. En démultipliant le corps de Marijke Pinoy, lieu de la critique anti-spectaculaire et anti-consommation de Kreutz, la vidéo le fait accéder au statut de signe, voire de symbole, pour mieux ensuite la faire retomber dans sa singularité. « J'ai voulu exprimer le voyeurisme à l'oeuvre dans cette pièce. Paradoxalement, c'est lui qui redéfinit à Mademoiselle Rasch une présence sociale en tant que citadin. Si elle est absorbée par le déferlement d'images que je produis, notre héroïne ne cesse de combattre ». Par le suicide, elle retrouve une voie propre. Une intériorité.

 

Sébastien Dupouey décline ensuite cette manière de dire l'intime par son contraire. Dans The Rise of Glory, s'il filme moins Mikaël Serre qu'il n'a filmé Marijke Pinoy, le vidéaste donne à voir le comédien dans des situations burlesques que nous avons détaillées plus tôt, et surtout il développe une imagerie environnementale que l'on retrouve dans l'ensemble des pièces qu'il créée avec Mikaël Serre. Récurrent, le ciel nuageux – dont on peut voir un préalable dans les neiges télévisuelles de L'Impasse, I am what I am – de Sébastien Dupouey ne s'oppose qu'à première vue à une expression de l'intime. Du moins d'un intime entendu au sens classique. S'il questionne ainsi la notion de « personnage », c'est pour dessiner un sujet contemporain de facture morcelée, post-moderne mais néanmoins cohérent. Capable de tenir un discours sur le passé. Sur le futur aussi, notamment dans Les Enfants du soleil.

 

 

« Je » suis rhapsodique

 

 Chimiste travaillant sur l'acide cyanhydrique, élément extrêmement toxique produit par certains végétaux, Protassov incarne un rapport singulier à l'environnement, qui traverse les pièces de Mikaël Serre et le travail vidéo de Sébastien Dupouey. Durant les répétitions des Enfants du soleil, le comédien anglais Bruno Roubicek a fait appel à une image que Mikaël Serre a ensuite repris à son compte, et qui illustre la participation des images environnementales de Sébastien Dupouey à une nouvelle structure de l'intime : celle des cratères de la Première Guerre Mondiale, où se sont développées de petites mares. « Comme le dit le philosophe Bruno Latour, nous vivons à présent dans un monde dénué de toute molécule naturelle. L'homme a transformé le visage de la planète de façon irréversible, et s'est par la même occasion lui-même transformé », dit Mikaël Serre. Des images de palmiers, de nuages, de fourmilière ou encore de cellules humaines peuvent alors exprimer l'intime aussi bien qu'un visage. Voire mieux.

 

« La nature telle qu'on l'entend ou croit la connaître n'existe plus. Il nous faut donc revoir de fond en comble notre système de pensée, et imaginer des manières de vivre avec cet environnement », poursuit le metteur en scène. L'intime, dans les pièces de Mikaël Serre, est bouleversé par cette nouveauté, sans avoir encore trouvé de forme dans laquelle se stabiliser. D'où son esthétique hybride, entre formes classiques centrées sur le texte et performance, où la vidéo tient une place majeure. Mais jamais plus importante que les autres composantes du théâtre de Mikaël Serre. Les vidéos de Sébastien Dupouey participent alors de ce que Jean-Pierre Sarrazac qualifie d' « écriture rhapsodique »4. D'un « assemblage d'éléments hétérogènes voire réfractaires les uns aux autres », qui « introduit au sein de l'oeuvre théâtrale ce travail du négatif, ce travail de déconstruction propre à la modernité, mais sans pour autant faire table rase de toute forme dramatique ou scénique – dramatique donc scénique ».

 

 

L'épique au cœur du sujet

 

Sébastien Dupouey qualifie cet assemblage d'« association ». « En mêlant des références et des matériaux qui n'étaient à priori pas appelés à se rencontrer, nous donnons une place centrale au spectateur. Nous prenons le risque de lui laisser le dernier mot. L'interprétation finale ». Très brechtiens, ces propos permettent d'appréhender une autre expression de l'intime dans la collaboration de Mikaël Serre et Sébastien Dupouey : celle qui naît entre les failles de la rhapsodie, grâce à l'intervention du public. Même Je suis Jeanne d'Arc, la plus épique des pièces de Mikaël Serre, peut alors être abordée sous le prisme de l'intime. D'autant plus que comme pour Les Enfants du soleil, les deux artistes placent l'action dans un contexte ultra-contemporain. De la France de Charles VII, leur Jeanne d'Arc se retrouve en effet propulsée dans celle d'aujourd'hui. Dans celle de l'après 7 janvier 2015, précisément.

 

« Les attentats ont eu lieu au milieu des répétitions. Ayant transposé la tragédie de Schiller dans une France touchée par la montée de l'islamisme, nous ne pouvions pas ignorer ce triste événement. Les spectateurs avaient vécu quelque chose dans le réel, il nous fallait le prendre en compte », affirme Mikaël Serre. De concert avec les costumes et la mise en scène, Sébastien Dupouey assume cette actualisation, notamment avec une vidéo de la traque des suspects après  l'attentat. Tout en imaginant les espaces nécessaires à la création d'un spectateur actif de type brechtien, Mikaël Serre et Sébastien Dupouey prennent donc pour point de départ le vécu quotidien du public.

 

Un vécu occidental la plupart du temps, excepté dans À un endroit du début. Mais même dans cette pièce ancrée dans un contexte sénégalais, la vidéo permet au spectateur de se sentir inclus dans le récit. Des séquences filmées à Disney Land Paris, par exemple, font du récit de Germaine Acogny un carrefour entre plusieurs mythologies. Entre plusieurs systèmes de pensée. Pas plus dans cette pièce que dans les autres, Sébastien Dupouey ne cherche à réaliser une synthèse entre eux.  Selon ses propres termes, il cultive l'art de « l'encéphalogramme perturbé » et de la rencontre incongrue. Vivante et joyeuse, en dépit du tragique.

 

 

Anaïs Heluin